Private Equity Stories
Semaine du 6 juillet 2026 · 15 min de lecture
📡 Édito — L’ascension d’Anthropic vers l’IPO du siècle
Il y a des mouvements qu’on ne voit pas venir, et il y a Anthropic. La semaine dernière a été celle des signaux forts sur la trajectoire de la société. D’abord, la confirmation par Fortune que la boîte a bel et bien dépassé OpenAI en revenue annualisé — avec un run rate qui vient de franchir les 47 milliards de dollars, contre 24 à 25 milliards pour le rival historique. Ensuite, la révélation par le Wall Street Journal d’un contrat de fourniture d’électricité d’un genre nouveau : 19 milliards de dollars sur 20 ans avec TeraWulf, pour sécuriser 400 mégawatts de puissance à Hawesville, Kentucky. Enfin, le lancement, tous à la même journée du 10 juillet, de GPT-5.6 par OpenAI, de Grok 4.5 par xAI et de Claude Cowork par Anthropic — la démonstration la plus claire jamais donnée que la course frontier s’accélère.
Et derrière tout ça, une échéance qui commence à cristalliser toutes les attentions : l’IPO d’Anthropic sur le Nasdaq en octobre, avec une valorisation cible autour de mille milliards de dollars.
Décryptage.
47 Md$ ARR Anthropic — le crossover OpenAI est acté
19 Md$ contrat électrique TeraWulf × Anthropic (400 MW, 20 ans)
~1 000 Md$ valorisation cible IPO Anthropic (Nasdaq octobre 2026)
🔎 Ce qui a bougé cette semaine — 1 deal décrypté + le radar
🚀 FOCUS — Anthropic : la trajectoire vers l’IPO du siècle
Statut : Pré-IPO · Valorisation Series H : 965 Md$ · ARR : 47 Md$ · IPO cible : ~1 000 Md$
Il faut prendre une seconde pour mesurer ce qui vient de se passer. En janvier 2025, Anthropic — la société fondée en 2021 par Dario Amodei et six ex-OpenAI — affichait un revenue annualisé (ARR) d’environ 1 milliard de dollars. Fin 2025, elle était à 9 milliards. En avril 2026, à 30 milliards, dépassant pour la première fois OpenAI. En mai, à 47 milliards. Soit une multiplication par 47 en 15 mois. Le PDG Dario Amodei lui-même a admis publiquement que la trajectoire avait dépassé les prévisions internes de la société d’un facteur huit. Aucune société technologique n’avait jamais grandi à cette vitesse à cette échelle.
Le décrochage vis-à-vis d’OpenAI vient d’une stratégie différente. Là où OpenAI a construit son revenue sur ChatGPT, l’abonnement grand public à 20 dollars par mois, Anthropic a fait le pari inverse : 80% de son revenue vient de l’entreprise, à travers l’API Claude et son outil-star Claude Code, qui a atteint 2,5 milliards de dollars d’ARR à lui seul. Huit des dix plus grandes sociétés cotées américaines (Fortune 10) sont clientes Claude. Plus de 1 000 entreprises dépensent chacune plus d’un million de dollars par an. Le Ramp AI Index — qui suit les dépenses cartes bleues corporate de 50 000+ boîtes US — a confirmé cette semaine que Claude captait désormais 34,4% des dépenses IA en entreprise, contre 32,3% pour ChatGPT.
Cette dynamique a permis à Anthropic de boucler en mai un tour de financement Series H record — 65 milliards de dollars levés à une valorisation de 965 milliards — mené par Altimeter Capital, Dragoneer, Greenoaks et Sequoia Capital. Ce tour place la société à la troisième position des sociétés privées les plus valorisées au monde, derrière ByteDance et OpenAI.
Mais le vrai signal, celui qui pilote toute la stratégie, se voit dans les contrats d’infrastructure. Cette semaine, le Wall Street Journal a révélé un contrat de 19 milliards de dollars sur 20 ans avec TeraWulf pour 400 mégawatts de capacité électrique à Hawesville, Kentucky. Ce contrat s’ajoute à ceux déjà signés avec Amazon (50 milliards engagés), Google (40 milliards à valo 350 milliards, 5 GW de capacité TPU sur 5 ans), et un accord atypique avec SpaceX pour 300 MW au data center Colossus 1 de Memphis — atypique parce que SpaceX possède xAI, le concurrent direct d’Anthropic. La société n’est plus seulement un développeur de modèles. C’est un opérateur d’infrastructure énergétique et compute à l’échelle nationale américaine.
Prochain acte : l’introduction en Bourse. Anthropic vise une IPO sur le Nasdaq en octobre 2026, avec un montant levé cible de plus de 60 milliards de dollars et une valorisation totale autour de 1 000 milliards. Ce serait, tout simplement, la plus grosse IPO technologique jamais réalisée, devant l’introduction d’Alibaba en 2014 (25 milliards levés) et celle de Saudi Aramco en 2019 (29,4 milliards levés).
📡 RADAR - Eurazeo ferme son 5e fonds secondaire à 2,3 Md€
Le 6 juillet, Eurazeo — l’un des principaux gestionnaires d’actifs alternatifs européens (39 milliards d’euros d’AUM total) — a annoncé le closing final de son cinquième fonds secondaire, ESF V, à 2,3 milliards d’euros. Le fonds a dépassé sa cible initiale de 2 milliards et plus que doublé la taille du programme précédent (1 milliard d’euros en 2021). L’appétit des investisseurs institutionnels — fonds souverains, fonds de pension, family offices — pour cette classe d’actifs bat des records.
Le secondaire consiste à racheter à des LPs (limited partners) leurs positions dans des fonds de PE existants, souvent avec une décote. Contrairement au buyout primaire, l’acheteur récupère des positions déjà déployées, donc plus proches de la sortie et à cycle plus court. C’est devenu la solution de référence quand les LPs veulent de la liquidité rapidement — un besoin qui explose en 2026 avec le DPI historiquement bas dont on parlait la semaine dernière. Eurazeo s’est positionné dessus depuis 2003 et gère aujourd’hui 6,4 milliards d’euros de secondaires (17% du groupe). Le fonds est déjà déployé à 50% sur 22 transactions, un rythme rapide qui témoigne de la profondeur du pipeline.
🔎 Notre lecture — Le closing d’ESF V dit deux choses. Premièrement, le marché secondaire est devenu la troisième classe d’actifs du PE, à côté du buyout et du venture — et probablement la plus prometteuse à court terme, dans un environnement où les sorties primaires (IPO, M&A) restent contraintes. Deuxièmement, le secondaire n’est plus une roue de secours pour les vendeurs en détresse : c’est une stratégie institutionnelle mainstream, portée par des LPs de premier plan qui reconnaissent que cycle de retour court + décote d’entrée = un profil de risque-rendement particulièrement attractif dans le contexte actuel.
Proxima Fusion : 411 M€ pour construire la fusion nucléaire européenne
Le 7 juillet, la société munichoise Proxima Fusion a annoncé un tour de financement de 411 millions d’euros (468 millions de dollars), portant sa valorisation à 2,4 milliards d’euros et faisant d’elle la société de fusion nucléaire la mieux financée d’Europe. Le tour a été mené par XTX Ventures et East X Ventures (deux fonds britanniques spécialisés dans la deep tech énergétique), avec deux investisseurs stratégiques particulièrement notables : le géant énergétique allemand RWE et Google, dont c’est la première participation à une société de fusion européenne. Elaia, fonds VC français, participe également au tour.
La société — spin-out du Max Planck Institute for Plasma Physics — développe des centrales à fusion nucléaire de type stellarator. L’argent va financer Alpha, un démonstrateur “net-energy” en construction près de Munich, préalable à Stellaris, la première centrale commerciale que la société veut ériger fin de la décennie sur le site de l’ancienne centrale à fission de Gundremmingen, en Bavière. Symbolisme et pragmatisme : là où la fission alimentait le réseau, la fusion prendra le relais.
🔎 Notre lecture — L’entrée de Google au capital n’est pas anodine. Les hyperscalers américains cherchent désormais à sécuriser à long terme leur accès à une électricité décarbonée pour alimenter les data centers IA. La fusion — si elle tient ses promesses techniques — offre à la fois du volume, du pilotable et du zéro émission. C’est ce que cherchent Anthropic (avec ses contrats TeraWulf, Amazon, Google) et OpenAI (avec le fonds MGX). Pour l’investisseur particulier, la thèse “infrastructure IA” s’étend désormais au-delà des data centers eux-mêmes vers l’énergie primaire — un segment où les fonds de PE d’infrastructure et de deep tech (comme certains sélectionnés par Fundora) sont particulièrement bien positionnés.
📈 Trend macro — L’IA est passée du logiciel à l’infrastructure lourde
Regardons les chiffres consolidés du premier semestre 2026. Le venture capital mondial a levé 510 milliards de dollars sur six mois — un record historique, en croissance de 76% par rapport au H1 2025. Sauf que OpenAI et Anthropic à eux seuls représentent 217 milliards de ce total, soit 43%. Une concentration jamais vue à l’échelle d’une classe d’actifs entière.
Cette concentration ne se traduit pas seulement en cash equity levé auprès de fonds VC classiques. Elle se traduit surtout en engagements d’infrastructure à long terme. Additionnez les contrats publics et bilatéraux récents : Anthropic-Amazon (50 milliards de dollars), Anthropic-Google (40 milliards, 5 GW), Anthropic-TeraWulf (19 milliards, 20 ans, révélé cette semaine), Anthropic-SpaceX (300 MW Colossus 1). Ajoutez les fonds dédiés : MGX Fund I à 49 milliards de dollars (fermé le 1er juillet, dont on parlait la semaine dernière). Ajoutez les projets industriels européens : Campus AI en France avec 3 GW à horizon 2028 (Bpifrance × Mistral × MGX × Nvidia, environ 7,5 milliards d’euros investis), SoftBank qui engage 45 milliards d’euros dans les data centers français d’ici 2031, Brookfield qui monte à 30 milliards. Ajoutez la deep tech : Proxima Fusion 411 millions pour la fusion nucléaire.
Le message est simple : le CapEx global sur l’infrastructure IA va probablement dépasser 1 000 milliards de dollars sur les cinq prochaines années selon les projections BCG et McKinsey. C’est du même ordre de grandeur que l’électrification de l’Occident au 20e siècle, ou l’expansion des réseaux ferroviaires du 19e.
🎯 Pourquoi c’est important pour vous — Cette bascule change les critères pour investir dans le non-coté. Il y a deux ans, “investir dans l’IA” voulait dire investir dans OpenAI, Anthropic ou Mistral — des paris sur les modèles eux-mêmes. Aujourd’hui, la vraie création de valeur se déplace vers l’ensemble de la chaîne : puces (SambaNova, Groq), cloud spécialisé (Together AI, Baseten), énergie (Proxima Fusion, geothermal, private power), data centers (Aligned, Digital Realty, CoreWeave). Un fonds de PE ou de VC “IA” en 2026 doit couvrir tout ce stack, pas juste la couche modèle. C’est le principe de sélection que Fundora applique à travers sa gamme.
📊 Tableau de bord — Le marché en 5 chiffres
📖 Le mot de la semaine — Fonds de continuation (Continuation Vehicle)
Un fonds de continuation est un mécanisme par lequel un gérant de PE (le “GP”, General Partner) transfère un ou plusieurs actifs d’un fonds arrivant à échéance vers un nouveau fonds qu’il gère également. Concrètement : un fonds A (lancé en 2015, par exemple) arrive au bout de sa durée légale de dix ans mais détient encore des actifs jugés prometteurs. Plutôt que de brader ces actifs à un acheteur externe, le GP crée un fonds B — le fonds de continuation — dans lequel il transfère les actifs, à une valorisation validée par un tiers indépendant. Les LPs du fonds A ont alors deux options : soit encaisser (récupérer leur mise, plus la performance), soit réinvestir dans le fonds B pour continuer à porter l’actif.
C’est devenu une pratique centrale du PE en 2026. Selon Bain, les fonds de continuation représentent désormais plus de 40% du volume du marché secondaire mondial, contre moins de 10% il y a cinq ans. Pourquoi ? Parce qu’ils résolvent en même temps deux problèmes du cycle actuel : le besoin de liquidité des LPs (dont on parlait la semaine dernière avec le DPI) et l’impossibilité pour beaucoup de GPs de sortir leurs meilleurs actifs dans un marché IPO fermé et un M&A ralenti.
Exemple concret : Un fonds de LBO européen lancé en 2016 détient toujours en 2026 une pépite industrielle valorisée 800 millions d’euros. Le fonds arrive à échéance. Le GP monte un fonds de continuation, valorisation confirmée par un tiers indépendant. Les LPs originaux récupèrent leur cash. Les nouveaux LPs (souvent des fonds secondaires comme Eurazeo ESF V justement, ou Ardian, ou HarbourVest) entrent à cette valorisation. Un point d’attention : cette pratique crée un potentiel conflit d’intérêts — le GP est à la fois vendeur et acheteur. C’est pourquoi les régulateurs (SEC aux États-Unis, AMF en France) surveillent de plus en plus la gouvernance de ces opérations, en imposant validation par un comité indépendant et transparence complète sur la valorisation retenue.








